Avortement: Les Etats-Désunis

Armes à feu, peine de mort, avortement, légalisation du cannabis, mariage homosexuel, etc… On ne compte plus les sujets sur lesquels les Etats-Unis n’ont plus de consensus national. Avec le temps, la loi est de moins en moins fédérale et de plus en plus locale. A grand pas, les Etats-Unis courent vers une nouvelles sécession, non plus Nord-Sud comme en 1861, mais sur un schéma un peu plus complexe: les Côtes et les Grands Lacs libéraux d’un côté, le Middle West conservateur de l’autre. A ce jeu, les libéraux ont partie perdue, puisque leur territoire est loin d’être continu, au contraire des conservateurs. De plus, le mode électoral particulier des Etats-Unis, où les Etats peu peuplés du Middle West pèsent proportionnellement plus que les grands Etats peuplés des Côtes et des Grands Lacs, mènent à un mécontentement de plus en plus fort du camp libéral qui se sent de moins en moins représenté au niveau fédéral.

Les Etats-Unis ont en réalité trois problèmes, qui ont été mis en exergue lors de la dernière campagne présidentielle de 2020 où l’on a frôlé le Coup d’Etat avec la prise du Capitole. Le premier problème est électoral: on l’a vu sur les cartes lors des dépouillements, les Démocrates contrôlent surtout les villes importantes, tandis que les Républicains contrôlent le reste du territoire, quelle que soit la couleur politique majoritaire de l’Etat. Les fameux « swing states » sont en général des Etats avec une répartition population urbaine-population rurale proche des 50%. Mais il suffit de peu pour faire basculer dans un camp ou dans un autre ces Etats, qui décident en fait pour tout le pays. Tant que cet équilibre existe, une alternance se maintient. Mais cet équilibre est extrêmement fragile.

Le second et le troisième problèmes sont d’ordre constitutionnels: côté parlementaire, le Sénat envoie deux sénateurs par Etat, pour la Californie comme pour le Nebraska, quelle que soit la population. La population rurale y est donc logiquement surreprésentée. C’est aussi le cas du Sénat en France, mais son pouvoir n’est en rien comparable à celui des Etats-Unis. En France, en cas de désaccord entre Sénat et Assemblée Nationale, c’est toujours l’Assemblée qui a le dernier mot, ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis.

Côté judiciaire, enfin, le mode de désignation de la Cour Suprême, avec ses neuf juges nommés à vie, était vu à l’origine comme un moyen d’obtenir une assemblée de Sages au-dessus des partis. On voit aujourd’hui qu’il n’en est rien. Le mode de désignation partisan des juges de la Cour Suprême fait pencher cette Cour d’un côté politique ou de l’autre, et il semble aujourd’hui qu’elle penche trop du côté conservateur. L’abrogation récente par la Cour Suprême de l’arrêt Roe vs Wade de 1973 qui garantit le droit à l’avortement au niveau fédéral a mis le feu aux poudres et montré que les Sages peuvent jouer avec le feu, ce qui est contraire à leur rôle.

Le véritable problème réside en fait dans la Constitution Américaine, texte vieux de plus de deux siècles et que beaucoup trop d’Américains sacralisent, alors que ce n’est qu’un texte de loi qui permet à un pays de fonctionner correctement et qu’il faudrait plus simplement amender pour l’adapter à son temps. En France, la Constitution de la Ve République a été de nombreuses fois amendée et, si elle en garde l’esprit, elle est par certains côtés assez éloignée du texte original de 1958. Mais la France de 2022, membre d’une Union Européenne de plus en plus intégrée, est-elle la même que la France de 1958 avec son empire colonial ? Bien sûr que non ! L’article sur la Communauté Française a disparu, tandis que celui sur l’Union Européenne n’a fait que croître pour adapter notre loi fondamentale à ce qu’est la France d’aujourd’hui.

Dernier exemple: le principe des Grands Electeurs pour l’élection présidentielle américaine avait un sens au XVIIIe siècle, où il était impossible d’organiser une élection à l’échelle d’un pays-continent avec les moyens de communication de l’époque. Mais au XXIe siècle, cela a-t-il encore un sens ? Pourquoi n’avoir pas choisi comme dans le reste du monde le suffrage universel direct « one man, one vote » plus équitable et plus simple ? Ce sont les questions auxquelles les Etats-Unis devront répondre s’ils veulent éviter une nouvelle partition, après celle de 1861, ce qui ne manquerait pas de satisfaire Russes et Chinois et de fragiliser encore l’équilibre mondial.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :