Chapitre 6: ​​L’exécuteur

L’assassinat de l’Amiral Darlan ne signifiait pas la fin de la discrimination pour les Juifs d’Algérie. A Darlan avait succédé au commandement civil et militaire en Algérie le général Henri Giraud. Ce dernier, fait prisonnier par les Allemand à Wassigny le 19 mai 1940, avait réussi à s’évader de sa prison du Koenigstein en avril 1942. Proche du gouvernement de Vichy, Giraud entra néanmoins en pourparlers avec les Américains pour prendre le commandement de l’Armée d’Afrique. De Gaulle avait en effet été écarté par les Alliés après son échec à Dakar.

Après le ralliement de Darlan aux Alliés, Giraud fit alliance avec Darlan, et c’est naturellement qu’il lui succéda après l’assassinat de ce dernier. Cependant, le général Giraud n’avait aucunement l’intention de rétablir les droits civiques des Juifs d’Algérie, et encore moins de donner de quelconques droits aux musulmans. C’est d’ailleurs pour des questions d’équité entre juifs et musulmans qu’il refusa de revenir sur l’abrogation du décret Crémieux.

Entretemps, de mauvaises nouvelles venaient de Paris. En juillet 1942, la police française, sous les ordres du gouvernement de Vichy, organisa une opération de grande envergure de rafle de Juifs. A Paris, près de neuf mille policiers et gendarmes furent mobilisés pour cette tâche. Les Juifs furent parqués comme des bêtes au Vélodrome d’Hiver, réquisitionné pour l’occasion, avant d’être envoyés dans des camps d’internement.

De son côté, Emile avait échappé à la rafle car son voisin de pallier, un policier, l’avait prévenu. Il se cacha chez sa concierge, au rez-de-chaussée de son immeuble de la rue Piat, et envoya régulièrement des lettres à son frère Georges pour l’informer de la situation. Las, le 12 mai 1943, la lettre qui lui parvint fut signée de la main de sa concierge. Elle avait recopié l’adresse et envoyé un courrier pour prévenir Georges qu’Emile avait été arrêté.

Où était-il ? Elle n’en savait rien, mais elle avait entendu dire que les Juifs étaient parqués dans un camp à Drancy, au nord-est de Paris, avant d’être envoyés en Allemagne. Puis, plus de nouvelles. Jamais. Qu’était devenu Emile ? Georges ne le saurait jamais, même après la guerre.

C’est cette triste nouvelle qui poussa Georges à préparer un nouvel attentat, cette fois-ci contre le général Giraud. Avec ses amis, comme pour le groupe du 8 novembre, il prépara minutieusement l’assassinat de l’ancien vichyste rallié aux Américains. Tous les membres du groupe notaient les allers et venues de Giraud et de ses hommes afin de choisir le moment le plus propice pour agir.

Ce groupe, qui s’était baptisé « groupe du 12 mai » en référence à la date de l’arrestation d’Emile, était composé des proches de Georges : Robert Driguez, le fils du tenancier du café « chez Pépito », Gérard Manzanaro, le garagiste du quartier, Lucien Benaroch, le fleuriste, et René Dahan, le plus ancien des employés de Georges. Comme pour l’assassinat de Darlan, ils tirèrent à la courte paille. Francis, lui, n’avait pas été mis dans la confidence, pour éviter qu’il n’essaie de le dissuader d’agir.

C’est Georges qui fut désigné.

La date de l’assassinat avait été fixée au 31 mai. Giraud devait mourir pour que de Gaulle vienne enfin à Alger et rétablisse les droits civiques des Juifs d’Algérie.

Georges n’était pas pratiquant, mais pour la première fois de sa vie, il se rendit presque tous les jours à la synagogue du quartier de Bab-el-Oued. « Est-ce un crime, ce que je m’apprête à faire ? », se demandait-il. « Ou bien est-ce mon devoir ? » Pour la première fois depuis sa bar-mitzvah, il se remit à lire des psaumes en hébreu pour libérer sa conscience et, semblait-il croire, préserver ses chances de rejoindre le paradis.

Le matin du 30 mai, Georges écrivit une lettre à son beau-frère Francis afin de lui exprimer ses dernières volontés. Tout d’abord, il souhaitait lui confier la gestion de son entreprise et donner la direction technique à René Dahan. Ensuite, il demandait à être enterré avec son père Messaoud, dans le caveau de famille. Enfin, il demandait à Francis de s’occuper de sa mère à sa place.

Le lendemain, vers quatorze heures, Georges sortir un révolver qu’il cachait dans le fond de son placard et y inséra cinq balles.

Il s’observa une dernière fois dans le miroir, se grattant machinalement les poils du menton que, pour une fois, il n’avait pas rasés.

Il regarda ensuite sa montre.

Plus que dix minutes à attendre.

Dans sa tête, il se représenta une dernière fois le parcours qu’il devait faire pour se rendre à la résidence du général Giraud. Il savait que ce dernier sortirait vers quinze heures pour aller inspecter les troupes.

Il alluma alors la radio et s’assit sur son canapé en respirant profondément, afin de ralentir les battements de son coeur.

Il inspecta une dernière fois son révolver et s’assura qu’il était en état de fonctionnement.

La radio diffusa alors les nouvelles du jour.

Et là, quelle ne fut pas sa surprise d’y entendre que Charles de Gaulle venait de quitter Londres pour s’installer à Alger. Giraud avait finir par céder et se résigner à partager le gouvernement d’Alger avec de Gaulle. En fin d’après-midi, les cinq conjurés se réunirent et décidèrent d’annuler l’opération afin de ne pas porter préjudice au camp gaulliste.

Le 3 juin, le commandement civil et militaire d’Alger fusionna avec le Comité national Français de Londres pour former le Comité Français de Libération Nationale. Le soir même, Georges et Francis retrouvèrent José Aboulker chez son père Henri pour fêter la nouvelle.

Ce fut en fait l’intervention de Jean Moulin qui fut déterminante. Ce dernier, envoyé par de Gaulle pour fédérer tous les mouvements de résistance dans le Conseil National de la Résistance, fit savoir aux Alliés que la résistance ne se soumettrait jamais aux ordres du général Giraud, trop proche à leur goût des idées de Vichy.

Le président Roosevelt, principal soutien de Giraud, dut se résigner à admettre que de Gaulle était devenu incontournable. Sur ses ordres, Giraud invita finalement de Gaulle à le rejoindre à Alger.

Suite au scandale de l’affaire Pucheu, un ancien vichyste que Giraud laissa s’installer en Afrique du Nord, et à son opération secrète de débarquement en Corse sans prévenir quiconque, Giraud perdit peu à peu la confiance du Comité Français de Libération Nationale.

Le 20 octobre 1943, Giraud fut écarté de la co-présidence. De Gaulle était enfin le seul maître à bord. Afin de rétablir le décret Crémieux, de Gaulle considéra simplement qu’il n’avait jamais été abrogé, arguant que le décret d’abrogation n’avait pas été suivi de textes d’application en temps voulu. Le 21 octobre, tous les Juifs d’Algérie étaient redevenus des citoyens Français à part entière.

A compter de ce jour, Georges et ses amis vouèrent une confiance sans borne à l’homme du 18 Juin. Le temps de la résistance était révolu pour Georges. Le temps des combats allait reprendre.

Les trois vies de Georges Serfati (Chapitre 7)

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